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Relation : La Base Non-Dialectique de la Genèse chez Simondon

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    Cana Akdal
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Introduction

 

Notre propos est d’engager une brève discussion afin de poser la « relation » comme pilier central du système simondonien, à travers la lecture de certains passages tirés principalement de la thèse doctorale de Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Ce faisant, nous visons en particulier à dégager une autre forme d’ἐπιστήμη, ni kantienne ni hégélienne, permettant de connaître l’individu en voie de formation. Nous chercherons à montrer pourquoi, aux yeux de Simondon, l’être en tant que relation ne peut être saisi qu’à travers une connaissance elle-même relationnelle.

 

Pour accomplir cette tâche, nous commencerons par décrire l’atmosphère dynamique de la « philosophie de l’individuation », fondée sur les « opérations énergétiques ». En corrélation avec le concept d’opération, ainsi qu’avec d’autres notions qui renforcent la base anti-substantialiste de la théorie, nous analyserons le « champ » non localisable de ces opérations, afin d’illustrer les relations constitutives de l’individu dans le « milieu », où celui-ci se manifeste comme médiation singularisante. Cette démarche nous permettra de comprendre pourquoi la relation constitue le concept-clé pour examiner, sous un angle inédit, la possibilité pour l’individu de parvenir à l’unité.

 

En recherchant une unité opérationnelle valable à tous les niveaux de la réalité, nous tenterons enfin de répondre à la question suivante : l’individu en cours d’individuation est-il connaissable, ou bien son caractère relationnel empêche-t-il d’en acquérir une connaissance exhaustive ?

           

 

I.

 

Le point de départ, qui nous incite à faire une telle enquête, est l’argument simondonien suivant : […] antérieurement à toute exercice de la pensée critique portant sur les conditions du jugement et les conditions de la connaissance, il faudrait pouvoir répondre à cette question : qu’est-ce que la relation ? »[1]

 

Que signifie la « relation » dans ce contexte ? S’agit-il de la relation entre l’objet connu et le sujet connaissant ? Simondon va plus loin en affirmant que « l’être est relation ».[2] L’auteur écrit d’ailleurs : « […] il semble possible d’affirmer qu’aucune théorie de la connaissance ne peut être faite sans être en même temps une théorie de l’être […] ».[3] Nous considérerons donc à la fois l’être connu et l’être connaissant comme relation. Dans ce cadre, la question principale sera la suivante : la nature relationnelle de la genèse entraîne-t-elle une relativité qui menace la consistance de « l’être individuel », ou bien est-il possible de reconstruire l’individualité de l’individu par le biais de la relation elle-même ? Nous chercherons une réponse à cette question afin d’évaluer, en fonction d’elle, la validité d’un mode de connaissance où ni l’objet ni le sujet ne sont prédéterminés.

 

Premièrement, nous aborderons l’objet à connaître comme centre actif d’une « opération ». L’opération (ce que l’individu fait et ce qui le fait) est le concept central pour mettre en relief la nature processuelle de l’individu et prendre distance par rapport à l’association traditionnelle de l’individu aux concepts de substance et d’essence. Il s’agit d’un système de devenir dans lequel se joue la convertibilité des énergies (potentiels du devenir) en structures (ce que l’individu est après tel ou tel moment d’opération), et réciproquement la reconversion des structures en énergies. En plaçant la notion d’opération au cœur de son projet, Simondon vise à dépasser le schème hylémorphique en y ajoutant la prise en compte d’une énergie constitutive.


De cette manière, l’individu n’est plus le Principe ni la Fin d’un devenir : ce qu’il faut expliquer, c’est le devenir d’un système non binaire, énergétiquement chargé. En termes plus simondoniens, l’objet d’étude est l’« ontogenèse », c’est-à-dire le devenir de l’être en tant qu’être qui se dédouble et se déphase en s’individuant.[4] L’ontogenèse n’est pas la genèse de l’espèce, mais la genèse d’un individu qui constitue des « phases » en s’amplifiant. Cette amplification, comme opération de résolution de « tensions » conduisant à la stabilité temporaire d’une structure, est presque synonyme d’« individuation ». Et Simondon écrit sans détour que « l’individuation et la relation sont inséparables […] »[5]

 

Pour comprendre conjointement le sens de l’individuation et celui de la relation, il nous faut saisir quelle est la source énergétique du système ; autrement dit, d’où proviennent les tensions qui conduisent l’individu à la structuration.

 

« L’individu est être et relation […] ».[6] Les deux significations de cette formule indiquent également deux sources énergétiques. D’une part, l’individu est une réalité relative en tant que phase déterminée d’un être composé de phases mutuellement incompatibles ; d’autre part, l’individu est relatif parce que « […] ce que l’individuation fait apparaître n’est pas seulement l’individu, mais le couple individu-milieu ».[7] Son incomplétude propre, conjuguée au champ hétérogène et multicouche au sein duquel il entre en relation, conditionne l’individu pour qu’il devienne ce qu’il est.

 

Ainsi, l’individuation d’un être relatif suppose une incohérence à la fois interne et « chronotopologique ». Avançons étape par étape. Quant à l’inconsistance interne, elle procède de la multiplicité des phases au sein de l’être individu. Pour ne pas confondre la pluralité des phases avec celle des parties, rappelons la définition précise que Simondon donne de la « phase » : « Par phase, nous entendons non pas moment temporel remplacé par un autre, mais aspect résultant d’un dédoublement d’être et s’opposant à un autre aspect […] ».[8]

 

La coexistence de phases opposées transforme la relation de l’individu à lui-même. Autrement dit, la philosophie de l’individuation implique de penser l’individu en formation comme un être excédant l’identité. Simondon pluralise en effet la logique de l’être polyphasé lorsqu’il écrit : « La relation de l’être par rapport à lui-même est infiniment plus riche que l’identité ; […] l’identité, en théorie de l’être polyphasé, est remplacée par la résonance interne […] qui autorise une activité amplifiante. »[9]

 

En effet, les phases sont des processus divergents et convergents qui ont lieu simultanément dans un même système, elles engendrent une résonance interne. Il y a résonance interne précisément parce que les phases ne sont pas superposables dans un système d’individuation. Cet écart contribue au maintien d’un moment non phasé de l’opération, faisant office de réserve de devenir. Cette réserve est le potentiel que l’individu recèle comme charge non encore individuée, mais individualisable. La dimension de l’être qui le maintient en état métastable — donc modulable par des singularités — est nommée par Simondon « pré-individuel ». Le pré-individuel, qui subsiste même lorsqu’aucune transformation n’est en cours, fonde un état de pseudo-équilibre, non stable mais dynamique, susceptible d’être rompu par la moindre variation des paramètres du système.

 

Bien que Simondon ne propose pas une lecture approfondie de Hegel, la résonance interne, préservée par le biais de la réalité pré-individuelle, indique un dépassement de l’unité dialectique. Chez Hegel, le devenir est une oscillation entre l’être et le néant. Le moteur de ce devenir est la négation, qui assure le conditionnement réciproque du positif et du négatif.[10]

 

À l’inverse, chez Simondon, les phases non encore structurées mais structurables ne désignent pas une négativité au sens hégélien par rapport aux phases déjà constituées. La duplication opposante propre à Hegel constitue une autre dualité à subvertir, au même titre que l’hylémorphisme aristotélicien. La négativité n’est pas surmontée en vue d’atteindre un moment supérieur de l’unité (le concept). Il en résulte que l’être et son devenir n’apparaissent pas comme les moments de l’étalement d’une unité toujours déjà donnée.

 

Autrement dit, le devenir n’est pas un passage de l’indéterminé au déterminé, du néant à l’être ou inversement. L’être demeure en devenir, étant à la fois ce qu’il est et plus que ce qu’il est. L’identité ne constitue donc pas une catégorie applicable à l’être individué : tant qu’il conserve sa richesse en potentiels, il n’exclut pas l’autre que soi.

 

C’est précisément pourquoi « […] le devenir est une dimension de l’être, et non ce qui lui advient selon une succession qui serait subie par un être primitivement donné et substantiel. »[11] Simondon soutient en effet que « […] le devenir de la dialectique n’est pas assez intégré à l’être qui devient […] ».[12] Dans le raisonnement hégélien, le devenir n’est qu’un passage d’une identité à une autre par la négation de celle qui précède.

 

Pour intégrer le devenir non préformé à l’être, Simondon affirme que la relation est une « partie intégrante de l’être »[13] La relation, en tant que dimension ontologique, existe toujours sous forme de potentiels. Les structurations dans certaines phases n’épuisent jamais toutes les possibilités d’organisation. Puisque le caractère multi-phasé de l’être interdit l’achèvement de toute organisation, la contradiction interne entre les différentes facettes de l’individu en formation complexifie la notion d’identité. L’individu n’est donc plus une cause de soi qui se conserve dans son eccéité : sa non-coïncidence interne le rend capable de s’éloigner de son centre.

 

Cette distance par rapport au centre rend-elle l’unité de l’être impossible ? Non : elle la transforme. Simondon suppose une unité transductive qui n’exclut pas les écarts et les discontinuités. En effet, la transduction (le passage d’information d’une cellule à l’autre, en biologie) correspond à la condition systématique d’un processus naissant, qui progresse de proche en proche à partir d’un germe structural, lorsque l’être pré-individuel s’individue.

 

Cependant, ces dimensions naissantes ne se réduisent pas à la seule résonance interne : elles comportent aussi un aspect chrono-topologique. L’individuation est en effet un ensemble de la réalité comprenant à la fois l’individu et son complément d’être, le milieu associé. Le milieu associé est une relation constitutive, qui fait partie de l’être sous forme de champ. Il faut souligner que l’individu et son milieu ne sont pas deux termes extrêmes unis par un simple rapport. Simondon insiste : « […] la relation serait un rapport aussi réel et important que les termes eux-mêmes ; on pourrait dire par conséquent qu’une véritable relation entre deux termes équivaut en fait à un rapport entre trois termes ».[14] Le troisième terme du couple individu-milieu est l’activité médiatrice de l’être en individuation.

 

Cette activité, à travers laquelle l’individu se singularise comme nouvelle dimension de la réalité, consiste à faire communiquer plusieurs échelons de la réalité (les « ordres de grandeur », au sens simondonien du terme), dont certains sont inférieurs et d’autres supérieurs à l’individu, celui-ci intervenant comme médiateur à travers son devenir. Prenons l’exemple le plus souvent cité : un végétal institue une médiation entre un ordre cosmique et un ordre infra-moléculaire, classant et redistribuant les éléments chimiques contenus dans le sol et dans l’atmosphère au moyen de l’énergie lumineuse reçue par la photosynthèse.[15]


Ainsi, les couches de la réalité, jusque-là dépourvues de communication, se trouvent mises en rapport par l’activité singulière du végétal. Les cas limites unifiables par la relation ne sont pas des termes déjà fixés, mais des rapports. Avec l’individuation, ils cessent d’être les pôles statiques d’une relation constituée : ils deviennent des sous-systèmes, parties prenantes de l’ontogenèse elle-même. Ainsi, la réforme conceptuelle de la prise de forme s’énonce de la manière suivante : l’ « in-formation » est la signification que l’individu produit en devenant un nœud de communication entre des réalités disparates.[16]

 

II.

 

Après avoir saisi l’individu comme activité de relation, plutôt que comme simple terme d’une relation, nous compléterons notre présentation par l’examen de l’aspect gnoséologique de la relationnalité afin de répondre à la question initiale : l’être en tant que relation peut-il constituer un objet consistant à connaître ?

 

En effet, l’opération d’intégration dans l’être de dimensions séparées par une disparité — c’est-à-dire une discordance irréductible avant toute intégration — peut-elle devenir objet de connaissance ? Cette interrogation doit être complétée par une autre : qu’est-ce qu’un sujet connaissant, selon Simondon ? Celui-ci définit le sujet comme une réalité complexe qui « […] comporte en lui, en plus de la réalité individuée, un aspect inindividué, pré-individuel, ou encore naturel ».[17]

 

Cette définition montre que le sujet, tout comme l’objet, n’est pas un être clos sur lui-même. La question de la connaissance peut donc se reformuler ainsi : un système ouvert peut-il connaître un autre système ouvert ?

 

La théorie simondonienne de la connaissance repose sur un postulat épistémologique fondamental : « […] la relation entre deux relations est elle-même une relation »[18]. Nous avons déjà constitué l’objet comme relation. Mais pourquoi, dès lors, le sujet est-il conçu lui aussi comme relation, et non comme substance ?

 

La réponse est la suivante : le sujet connaissant est une relation entre, d’une part, sa structure individuée (c’est-à-dire sa maturité physico-biologique) et, d’autre part, sa dimension non individuée (la charge qui l’incite à s’ouvrir au domaine des expériences psycho-sociales, dans les modalités de communication qui dilatent les possibilités d’amplification par le ralentissement d’une genèse biologique constitutivement incomplète).

 

Comment un sujet, qui ne cesse par définition de s’individuer en raison du résidu énergétique, peut-il connaître l’individuation d’un objet ? Déjà, la simple formulation de cette question signale un changement de perspective. Illustrons-le par un exemple classique emprunté à l’individuation physique.

 

Ce qui intéresse Simondon n’est pas la connaissance d’une brique en tant qu’objet achevé, mais la compréhension de la genèse de la brique, c’est-à-dire des rapports intra-élémentaires entre les molécules et des rapports inter-élémentaires propres à l’atelier de fabrication. Ce que Simondon cherche à saisir, ce n’est donc pas le résultat d’une opération, mais l’opération elle-même.[19]

 

Pour atteindre cet objectif, il propose la méthode analogique, qui « […] suppose que l’on peut connaître en définissant des structures par les opérations qui les dynamisent, au lieu de connaître les opérations par les structures entre lesquelles elles s’exercent ».[20]

 

Pour pouvoir suivre les opérations plutôt que de se limiter à connaître les structures, ce qu’il nous faut, c’est l’acte analogique, lequel se réalise par la mise en relation de deux opérations. Clarifions ce moyen de réflexion, cette manière de penser l’individuation de la pensée. Dans ce contexte, la pensée n’est ni inductive ni déductive, mais transductive. C’est-à-dire qu’elle accompagne la propagation de l’être s’individue par une individuation mentale et qu’elle est capable d’interpréter le monde grâce à la contemporanéité de l’individuation du sujet et du réel.

 

Si une telle simultanéité est possible, « […] c’est parce que l’être comme sujet et l’être comme objet proviennent de la même réalité primitive, et que la pensée, qui semble instituer une inexplicable relation entre l’objet et le sujet, ne fait en réalité que prolonger cette individuation initiale ; les conditions de possibilité de la connaissance sont en fait les causes d’existence de l’être individué ».[21]

 

C’est pourquoi, Simondon déclare que « […] nous ne pouvons  au sens habituel du terme, connaître l’individuation ; nous pouvons seulement individuer, nous individuer et individuer en nous ; cette saisie est donc en marge de la connaissance proprement dite, une analogie entre deux opérations, ce qui est un certain mode de communication.»[22] Il s’agit d’une communication analogique entre l’opération de l’objet et celle du sujet, une co-individuation où penser revient à s’individuer avec ce qui s’individue. Ainsi, pour Simondon, afin que l’individuation n’échappe pas à la connaissance, il faut accueillir en nous l’individuation de la pensée comme le prolongement de celle de l’être.

 


Conclusion

 

La thèse principale, dont nous avons tenté de montrer les justifications descriptives, est la suivante : la relation a le même rang de réalité que les termes eux-mêmes. L’explication de ce statut ontogénétique nous a conduit à définir l’individu — qui est l’opération même et non son résultat — comme la relation entre ses propres phases, ainsi que comme la relation entre deux échelles de réalité : l’une plus grande et l’autre plus petite que lui.

 

L’individu, en tant que relation qui est plus vaste que lui-même, du fait qu’il est l’objet de l’étude philosophique, doit être l’objet de la connaissance. Or, nous arrivons non pas à la connaissance, mais à sa marge. L’individuation du réel n’est pas un terme de la série, mais une totalité d’une série transductive qui ne peut pas être engendré par ses bornes. De même que l’individuation est un processus dans lequel « […] toute relation modifie la structure et tout changement de structure modifie la relation […] »,[23] au contexte simondonien, par connaissance, nous n’entendons plus une certitude de vérité, mais un gradient de vérité dont chaque degré correspond non à un attribut ou une propriété d’une substance, mais à un moment défini d’une individuation. « Dans la mesure où l’individu comporte une relation constitutive, c’est d’un tel mode de connaissance qu’il relève. »[24]

 


[1] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de forme et d’information, Grenoble : Jérôme Million, 2013, p.310.

[2] Ibid., p.143.

[3] Gilbert. Simondon,  « Étude de quelques problèmes d’épistémologie et de théorie de la connaissance ». Sur la philosophie (1950-1980) 1950-1980, Presses Universitaires de France, 2016. p.201-214, p.214

[4] Voyez : Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de forme et d’information…, p.26.

[5] Ibid., p.143.

[6] Ibid. (souligné par l’auteur).

[7] Ibid., p.25.

[8] Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris : Aubier, 1989, p.159.

[9] Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière de forme et d’information,…, p.308.

[10] Voyez : G.W.F. Hegel, Encyclopaedia of the Philosophical Sciences in Basic Outline, Part I Science of Logic, Klaus Brinkmann et Daniel O. Dahlstrom (trad et ed.), Cambridge University Press, 2010, § 19 Remarque.  

[11] Ibid. p.31.

[12] Ibid. p.312 (souligné par l’auteur).

[13] Ibid. p.523 (souligné par l’auteur).

[14] Ibid., p.67

[15] Voyez : Ibid. pp.34-5 (note de bas de page 14).

[16] Pour voir la définition de l’information comme une amorce de l’individuation, voyez : Ibid., p. 31.

[17] Ibid., p.310.

[18] Ibid., p. 83.

[19] Pour voir cet exemple, cf. Ibid., pp.45-8.

[20] Ibid., p. 532 (souligné par l’auteur).

[21] Ibid., p. 257 (souligné par l’auteur).

[22] Ibid, p. 36.

[23] Ibid., p. 144

[24] Ibid. p. 523.

 
 
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