Ophélie
- Ece Karadağ

- 3 Eki 2025
- 6 dakikada okunur

(I)
Dans l’eau froide et sombre où les saules pleurent,
Flotte une robe blanche aux plis de dentelle
Et ses cheveux dorés comme des heures
S’épandent lentement, couronne éternelle.
Ophélie, ô douce enfant de douleur,
Tes lèvres entrouvertes murmurent encore
Les mots d’amour qui ont brisé ton cœur,
Tandis que l’onde emporte ton trésor.
Les fleurs que tu tenais glissent de tes mains,
Iris violets, marguerites blanches,
Compagnes de tes derniers matins,
Témoins silencieux de tes dimanches.
Le ruisseau chante une berceuse triste
Pour celle qui n’entendra plus jamais
Le vent dans les roseaux, la brise
Qui caresse les champs de blé.
Tes yeux ouverts fixent le ciel gris,
Mais ne voient plus les nuages passer,
Ton âme s’est enfuie vers l’oubli,
Loin de ce monde qui t’a blessée.
Prince de Danemark, où es-tu maintenant
Que celle qui t’aimait dérive sans bruit ?
Tes mots cruels résonnent dans le vent,
Écho de la folie qui l’a conduite.
Elle avait vingt ans, elle était si belle,
Mais la mélancolie a rongé son cœur,
Comme un poison lent, une étincelle
Qui consume l’âme en silence et meurt.
L’eau froide l’accueille comme une mère,
Berçant son chagrin infini,
Tandis que les saules en prière
Pleurent sur ce destin maudit.
Les pétales flottent autour d’elle,
Blancs comme son teint de porcelaine,
Dernière offrande de la demoiselle
À cette rivière qui la mène.
Vers quel royaume mystérieux
S’en va-t-elle, pâle noyée ?
Où les chagrins silencieux
Ne peuvent plus nous tourmenter.
Ophélie, symbole de nos peines,
De nos amours impossibles,
Tu dérives sur l’onde sereine,
Beauté tragique et terrible.
Dans l’eau noire qui te porte,
Se reflètent nos propres larmes,
Car chacun de nous, en sorte,
Connaît tes mortelles alarmes.
Le tableau garde ta mémoire,
Instant figé de ta détresse,
Millais a peint ton purgatoire,
Éternelle et sombre tendresse.
Et nous, spectateurs de ta chute,
Nous contemplons notre propre sort,
Dans cette lente déroute
Vers l’inéluctable mort.
Dors, Ophélie, dans ton lit d’eau,
Que les fleurs soient ton linceul,
Que la rivière soit ton berceau,
Et l’oubli, ton dernier seuil.
Les saisons passeront sur toi,
L’automne dorera tes cheveux,
L’hiver glacera ton émoi,
Mais tu resteras dans nos yeux.
Symbole de la jeunesse perdue,
De l’innocence sacrifiée,
Tu es la beauté qui s’est tue,
La parole enfin apaisée.
Dans le silence de l’onde claire,
Ton visage garde ses secrets,
Dernière énigme de la terre,
Dernier mystère, jamais.
Ophélie, ô sœur de nos chagrins,
Ton nom résonne comme un glas,
Dans le cœur de ceux qui, soudains,
Comprennent qu’ils ne t’oublieront pas.
(II)
Mais voici que la nuit descend sur la rivière,
Et ton fantôme pâle se dresse dans l’eau,
Ophélie ressuscitée de ta misère,
Spectre vengeur aux yeux de feu nouveau.
Tu sors du lit de mousse et de vase,
Tes cheveux ruisselants d’algues et de sang,
La folie brille encore dans ta phrase,
Mais c’est la rage qui te pousse maintenant.
Hamlet, ô prince de mensonge et de doute,
Entends-tu sa voix qui monte des abîmes ?
Elle qui jadis suivait toutes tes routes
Revient te hanter pour tes crimes.
“Tu m’as brisée comme un roseau fragile,
Mes mots d’amour, tu les as méprisés,
Mon cœur offert, tu l’as trouvé futile,
Mes rêves d’or, tu les as écrasés.”
Le château d’Elseneur tremble de peur
Quand résonne sa plainte dans les couloirs,
Les pierres froides suintent de ses pleurs,
Les tapisseries cachent ses miroirs.
Car dans chaque glace, elle apparaît,
Visage livide aux lèvres violettes,
Rappelant au prince ce qu’il a fait,
Comment il a brisé ses amourettes.
Elle danse maintenant dans les salles,
Fantôme fou aux gestes désarticulés,
Ses pas résonnent comme des rafales
Dans l’âme de ceux qui l’ont oubliée.
“Regardez-moi, courtisans hypocrites,
Voyez ce que devient la pureté
Quand les puissants la jugent trop petite
Pour leurs jeux de pouvoir et de vanité.”
Sa robe blanche est devenue linceul,
Ses fleurs d’autrefois, orties empoisonnées,
Elle erre seule dans son cercueil
De souvenirs et de réalités blessées.
Le roi Claudius frissonne sur son trône,
Gertrude baisse les yeux, honteuse,
Car tous savent qu’ils l’ont abandonnée
À sa détresse silencieuse.
Polonius, ton père, où es-tu maintenant ?
Toi qui voulais la marier si bien,
Tu ne vois plus ton enfant
Devenue l’ombre de son chagrin.
Elle rit, elle pleure, elle chante encore,
Ses chansons d’amour devenues malédictions,
Et dans chaque note, elle implore
La justice pour ses illusions.
“J’étais fleur, j’étais rosée du matin,
J’étais l’innocence en personne,
Mais vous avez souillé mon jardin,
Et maintenant, mon âme résonne.”
Les saisons passent, elle demeure,
Gardienne éternelle de la douleur,
Dans chaque jeune fille qui pleure
Un amour perdu, elle met sa ferveur.
Car Ophélie n’est plus seulement
Cette noyée aux cheveux d’or,
Elle est devenue le ferment
De toutes celles qui souffrent encore.
Dans chaque miroir d’eau dormante,
Dans chaque ruisseau qui serpente,
Elle guide l’âme errante
De qui cherche l’amour et se lamente.
Ô vous qui passez près des rivières,
Écoutez bien ce murmure ancien,
C’est Ophélie qui, dans ses prières,
Pleure encore pour votre bien.
Ne faites pas comme Hamlet le cruel,
Ne brisez pas les cœurs offerts,
Car l’amour véritable est éternel,
Et les morts ne pardonnent pas leurs fers.
Elle est là, dans chaque larme versée,
Dans chaque espoir déçu d’une amante,
Ophélie, l’éternellement blessée,
Nous rappelle que l’amour enchante.
Mais aussi qu’il peut détruire
Quand il n’est pas respecté,
Qu’il peut à jamais maudire
Ceux qui l’ont profané.
Alors la nuit quand vous dormez,
Et que vos rêves vous tourmentent,
Pensez à celle qui a sombré
Pour que vos âmes se repentent.
Ophélie veille, Ophélie attend,
Dans les méandres de l’eau claire,
Que justice soit rendue enfin
À son amour sincère.
(III)
Mais voici que l’aube se lève enfin,
Sur la rivière apaisée,
Et le fantôme trouve sa fin
Dans la lumière rosée.
Car la colère, même juste,
Ne peut éternellement durer,
Et l’âme d’Ophélie, lasse,
Aspire enfin à se reposer.
Elle retourne à son lit d’eau,
Non plus en victime brisée,
Mais comme un ange, un roseau
Par la sagesse traversée.
Ses cheveux redeviennent dorés,
Sa robe reprend sa blancheur,
Les fleurs viennent l’entourer,
Témoins de sa nouvelle douceur.
“J’ai appris,” murmure-t-elle,
“Que la haine consume l’âme,
Que la vengeance éternelle
N’éteint jamais notre flamme.”
“Mieux vaut pardonner aux bourreaux,
Mieux vaut aimer sans attendre,
Car dans le chant des ruisseaux
Résonne une vérité tendre.”
Le prince Hamlet, vieilli par les ans,
Vient s’agenouiller au bord de l’onde,
Et dans un geste repentant,
Y dépose une rose blonde.
“Pardonne-moi, douce Ophélie,
J’étais aveugle et cruel,
Ton amour était ma vie,
Et j’en ai fait mon deuil.”
Elle sourit depuis les profondeurs,
Son visage n’est plus que paix,
Car elle a compris que les pleurs
Ne changent rien au passé.
Les saisons maintenant la bercent
Comme une mère aimante,
L’automne et le printemps se versent
Dans son âme apaisante.
Elle est devenue la rivière,
Elle est devenue le chant,
Elle est la douce prière
De tous les cœurs aimants.
Plus de rage, plus de souffrance,
Seulement la sérénité
De qui a trouvé l’espérance
Dans l’éternité.
Les jeunes filles viennent encore
Pleurer leurs amours perdues,
Mais elles entendent le chant sonore
D’Ophélie revenue.
“Aimez,” leur dit-elle doucement,
“Aimez sans peur, aimez sans honte,
Car l’amour vrai, même blessant,
Vers la lumière nous remonte.”
“Ne vous noyez pas dans vos larmes,
Ne vous perdez pas dans la nuit,
Car après tous les alarmes,
L’aube toujours nous conduit.”
Millais, dans son tableau immortel,
A peint la mort et la beauté,
Mais il ne savait pas qu’elle
Ressusciterait en bonté.
Ophélie n’est plus la noyée,
Elle est l’espoir qui renaît,
Dans chaque âme tourmentée
Qui cherche la paix.
Et quand vous passerez près des eaux,
Où flottent pétales et feuilles,
Écoutez bien ces mots nouveaux
Que murmure celle qui ne se recueille.
“La mort n’est qu’un passage,
L’amour seul est éternel,
Et dans chaque visage
Brille une lumière immortelle.”
Ainsi s’achève l’histoire
D’Ophélie aux cheveux d’or,
Qui de victime à devenir gloire,
A trouvé son trésor.
Dans le silence de l’onde pure,
Elle veille sur nos chagrins,
Et dans sa voix qui murmure,
Résonnent tous nos lendemains.
Paix à toi, douce Ophélie,
Paix à ton âme apaisée,
Tu es devenue poésie,
Tu es devenue vérité.



